Fugues…

Fugues #01 – La Grande Fugue à Sainte Anne

Commencer la série avec une proposition forte, radicale.

Fuguer vers des endroits mal connus, des zones intermédiaires de notre société (quasiment au sens des  hétérotopies de Foucault), voire des lieux interdits, fait totalement partie de nos intentions. Amener cette musique à des personnes qui ne l’auraient peut être jamais rencontrée dans d’autres circonstances. Utiliser les moyens du cinema pour voir ce qu’il se passe, si des rencontres peuvent avoir lieu et essayer, modestement, pour quelques instants, de sublimer la réalité grâce à des pages de musique géniale.

Génial, c’est certainement le mot le plus juste pour caractériser cette œuvre démesurée, visionnaire,  qu’est la Grande Fugue de Beethoven. Et quoi de mieux qu’une grande fugue pour commencer cette série d’échappées musicales.

Une pièce longue, dure à écouter, très exigeante, que j’ai mis beaucoup de temps à aimer, mais qui est devenue aujourd’hui pour moi une des plus belles pages de musique. Au delà de l’aspect sombre et torturé, voire chaotique, qui frappe au premier abord, le quatuor semble paradoxalement irradié d’une énergie lumineuse, tendue vers la joie. Ce sentiment de joie impossible mais qui finit par dominer était prétexte à tenter une expérience de tournage passionnante pour débuter la série. La grande force de cette musique est-elle communicable, près de deux cent ans plus tard, transposable dans un lieu de la vie quotidienne ?

Le choix du lieu s’imposa simplement. La Grande Fugue est une des dernières pièces de Beethoven, qu’il écrit à la toute fin de sa vie, complètement sourd, entre le désespoir et la folie. L’idée de tourner dans l’enceinte d’un hôpital psychiatrique, à Sainte Anne à Paris, devint assez évidente. Non pas pour faire un parallèle symbolique sur la folie, ce qui était un des dangers du film (le raccourci musique de fou avec des fous) mais bien au contraire pour amener la grande force, torturée mais surtout profondément joyeuse, de cette musique dans un lieu qui pourrait peut être la recevoir assez naturellement. Tel était le pari de base du film : essayer de communiquer la force de la musique aux patients et au personnel, dans un lieu terriblement chargé, pour tenter d’en libérer le poids le temps du concert.

On contacta avec Edouard l’excellent Quatuor Diotima, un des meilleurs quatuors à cordes français, spécialisé dans les musiques du XIXè et XXè siècles, et un des rares à savoir bien jouer la Grande Fugue, qui fut très vite partant et heureux de tenter l’expérience. Je tiens à souligner l’incroyable performance des musiciens qui ont réussi à jouer une des oeuvres les plus dures jamais écrites pour quatuor à cordes dans des conditions hyper difficiles, en se dépassant à chaque fois.

Après plusieurs semaines de préparation avec les équipes du Dr Petitjean et l’aide de Philippe Auliac, on a pu enfin tourner un jour de novembre. Notamment à cause de la grande longueur de la pièce, le film est construit en trois parties grâce à des basculements de lieux. Le concert débute dans une salle d’ergothérapie après un atelier de chant. Ensuite, un passage musical plus lent nous fait quitter cette salle avec les patients, en rejoignant un aspect plus documentaire et le repas dans le réfectoire, dans lequel le concert continue. Enfin, la tension grandit puis libère le concert vers un des jardins de l’hôpital.

Le film reste assez fragile, par de nombreux aspects bien imparfait, notamment la photo, un manque encore trop grand de préparation, mais nous sommes tous extrêmement fiers de l’avoir fait. Pour les quelques sourires anonymes et les mains qui battaient la mesure de cette Grande Fugue.

Rares mais précieux.

Enchantés. Les fugues sont lancées.

VOIR CE FILM SUR ARTE LIVE WEB / VIMEO (english version)


CREDITS

Réalisation, production, montage : Antoine Viviani

Cadreurs : Javier Ruiz Gomez & Yvan Schrek

Prise de son : Philippe Petit & Céline Grangey

Conseiller musical : Edouard Fouré Caul Futy

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