Fugues…

Ravel, Sautet, Béart ou la condition (in)humaine de la musique classique

Cette série d’articles, cinémas de la musique classique, s’intéresse aux liens étroits entre le cinéma et la musique classique, non pas lorsque celle-ci est utilisée simplement comme bande son, illustration des images, mais lorsqu’elle devient l’objet principal d’un film ou d’une scène.

En préparant une émission à la radio pour France Musique autour de la sonate pour violon et violoncelle de Maurice Ravel, j’ai revisionné la séquence du film de Claude Sautet, un coeur en hiver. Je la vois aujourd’hui d’un oeil et d’une oreille un tout petit peu différents.
Ambiance salon bourgeois, réminiscence des salons du 17ème siècle, mais aux teintes pastelles. D’où vient la caméra? De la fixité de l’auditoire, elle glisse sur eux, évite l’immobilité qui les caricaturerait. Les mains comme les jambes sont croisées. Le costume, c’est le rempart contre le psychologisme. Pas besoin de savoir ce qu’ils pensent ou ce qu’ils entendent mais plutôt comment ils se comportent face à la musique. Une femme tient la partition sur ses genoux, mais regarde les musiciens. Le texte (musical) est face à elle.
L’immobilité de la caméra, c’est pour la musique. On adopte alors le regard de Daniel Auteuil (le luthier qui a construit et réglé le violon sur lequel joue Emmanuelle Béart) et de l’assemblée qui semble gêner la violoniste. Résultat: c’est la panne, l’erreur, le masque qui tombe. Le masque, un terme que Ravel aurait peut être approuvé. Masques de l’ironie, de l’exotisme, de l’humour, des sentiments….
En réalité ce qu’on voit ici, c’est précisément cela. Un masque qui tombe. A ce moment précis, Emmanuelle Béart ne peut plus se cacher derrière ce qu’elle joue. En tendant l’oreille, que relève-t-on? Une formule de 6 notes qui se répète, qui s’échange. La chose la plus facile et la plus difficile à jouer. Du mineur et du majeur, en l’espace de 6 notes, un soleil voilé, comme la lumière de cet appartement feutré, irréel, improbable.
Cette page de Ravel est peut être le plus grand chef d’oeuvre du compositeur, son oeuvre la plus essentielle. Dans le projet de Fugues, il y a sûrement cette idée de faire tomber les masques de l’émotion et de s’emparer de l’essentiel en reconnectant l’oeuvre musicale à des situations de la vie et à différents publics. Le rapport que nos sociétés entretiennent avec le répertoire classique semble s’incarner tout entier dans cette séquence en appartement. Le titre du film reste d’une rare force poétique: un coeur qui bat, vit et fait vivre, noyé dans l’écrin de l’hiver ou, dit autrement, la condition (in)humaine de la musique classique aujourd’hui, hic et nunc….

Ed

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