Danser la passacaille et filmer la mort
Cette série d’articles, cinémas de la musique classique, s’intéresse aux liens étroits entre le cinéma et la musique classique, non pas lorsque celle-ci est utilisée simplement comme bande son, illustration des images, mais lorsqu’elle devient l’objet principal d’un film ou d’une scène.
#02 – Danser la passacaille et filmer la mort
Première séquence intrigante et saisissante du film White Nights (1985), de Taylor Hackford, découverte au hasard d’erratiques sessions youtube.
Énorme succès populaire, ce film de danse romantique hyper mainstream sur fond de guerre froide donne plutôt dans le kitsch (bande son composée de gros tubes de Lionel Richie (Say you, Say me), Phil Collins…) et met en scène le grand danseur de ballet russe Mikhail Baryshnikov. La première scène est une séquence toutefois totalement autonome par rapport au reste du film, puisqu’il s’agît du ballet, filmé dans son intégralité, Le jeune homme et la mort, qui avait été écrit par Roland Petit et Jean Cocteau en 1946, sur un arrangement orchestral de la Passacaille de Bach (chef d’œuvre monumental destiné à la base à l’orgue – lien spotify). Le prétexte est simple : un jeune homme essaie de séduire une femme qui le manipule et le rejette. Vaincu, il finit par se pendre. Je ne connaissais ni le film ni le ballet et je dois dire que cette séquence de ballet, entièrement dansée, est assez saisissante.
Plus qu’une simple bande son, la musique dicte la narration et toute la dramaturgie (il faut reconnaître que la partition est proprement sublime, même dans cette transcription orchestrale qui semble un peu réductrice dans l’ostinato à la fin). Outre le fait que les danseurs sont assez stupéfiants, la scénographie et la photo étonnent très agréablement (le changement de décor final) et sont à certains moments extrêmement prenants et réussis, notamment grâce à la présence sombre, sensuelle et hypnotisante de la très belle Florence Faure pour incarner la femme et la mort.
On pourrait imaginer que la Passacaille est une pièce musicale tellement forte qu’elle écraserait complètement les images et le propos d’une scène (un peu comme son utilisation, dans une version hyper lente, dans la scène du baptême du Parrain première partie, ou même dans d’autres utilisations de Bach chez Pasolini), mais ça n’est pas le cas ici : la musique incarne l’action et la dramaturgie.
Cette scène conserve malgré tout un côté assez kitsch et maladroit (par exemple le plan sur Florence Faure qui présente la corde de la potence un peu à la manière d’une publicité, ou bien le masque de la mort), mais qui a également son charme. De la même manière, le transcription pour orchestre donne un côté épique et démesuré à la passacaille dont elle n’a pas forcément besoin, clairement exagéré, mais qui se retrouve complètement justifié par le côté grandiloquent et absolu de cette allégorie. Le mode de réalisation, mouvements de caméra et photo rythmés par la musique, renforce le souffle dramatique de la musique et parvient à nous emporter avec les danseurs.
En fouinant sur Internet, j’ai retrouvé la version originale du ballet, filmée en 1966 par Roland Petit lui-même, avec les danseurs Rudolf Noureev et Zizi Jeanmaire (sa femme). La musique est différente puisqu’il s’agît de la version originale et intégrale de la passacaille pour orgue et de sa fugue qui la suit. Une version donc beaucoup plus longue, moins aboutie et moins impressionnante visuellement, plus austère mais aussi peut être plus habitée.
On sent bien la différence de traitement, très intéressante, entre ces deux versions. On est ici plus dans le cadre d’une captation de ballet très libre que dans un film, malgré certaines idées fortes de mise en scène (le champ contrechamp entre le jeune homme et la fille sur le pas de la porte, parmi bien d’autres) et on voit bien comment Taylor Hackford s’est emparé de toutes ces idées pour tenter d’aller plus loin et d’en faire une scène de film à part entière (on pourrait lui reprocher d’avoir justement un style trop démonstratif, trop appuyé, mais je trouve qu’il est assez justifié par la musique et le récit). On ne comprend pas vraiment, au début de la scène, qu’on est dans le cadre d’un ballet et ce jeu sur le statut de l’image, complètement transporté par la musique, est passionnant et très inspirant.
Dans cette vidéo Roland Petit explique la création du ballet.
Enjoy
