Fugues…

Pearls Before Christmas

Des tentatives de confronter la musique classique et ses interprètes à des lieux de la vie quotidienne, en dehors des salles de concert et des institutions, ont déjà eu lieu, dans le cadre de happenings ou de concerts uniques. Cette série d’articles dresse un état des lieux de ces expériences souvent proches des intentions de Fugues.

La principale d’entre elles a été lancée par le Washington Post avec Joshua Bell, un des violonistes les plus connus au monde. Le musicien a joué anonymement dans le dans les couloirs du métro de Washington pendant une heure,  dans le cadre d’un article qui avait fait pas mal de bruit à l’époque aux Etats-Unis, Pearls Before Christmas.

L’expérience était bien plus sociologique qu’artistique : à l’aide d’une simple caméra de surveillance qui filme toute la performance, le journaliste Gene Weingarten (nommé au Pulitzer pour cet article) analyse le comportement des passants pendant que Joshua Bell s’échine à jouer un répertoire virtuose ( la Chaconne de Bach et d’autres pièces) pour tenter de capter leur attention. Un des plus grands violonistes actuels peut il renverser, arrêter la marche de la foule dans les couloirs du métro ?

La vidéo de cette expérience, sur le site du Washington Post, en dresse une présentation éloquente :

Le résultat est présenté comme plutôt cruel pour Joshua Bell, puisque pendant près d’une heure, alors que près de 1100 personnes sont passées devant lui, seules six d’entre elles, isolées, sont arrêtées par la musique et restent quelques minutes. Le critique Frédéric Ferney a bien résumé l’histoire dans un article :

Un homme s’assit dans le métro à Washington et se mit à jouer du violon; c’était un matin froid de janvier. Il joua six morceaux de Bach pendant environ 45 minutes. On a calculé que pendant ce temps, à une heure d’affluence, plusieurs milliers de voyageurs avaient traversé la station, la plupart d’entre eux pour se rendre à leur travail.

Au bout de trois minutes, un homme d’âge moyen remarqua qu’un musicien était en train de jouer. Il ralentit le pas quelques quelques instants puis s’empressa de rattraper le temps perdu.

Une minute plus tard, le violoniste reçut son premier pourboire: une femme jeta un dollar devant lui, sans ralentir, tout en continuant à marcher.

Quelques minutes plus tard, quelqu’un s’adossa au mur pour l’écouter: il regarda sa montre puis reprit sa marche, étant visiblement en retard à son travail.

C’est un petit garçon de trois ans qui fut le plus attentif. Sa mère était visiblement pressée mais l’enfant voulut s’arrêter pour regarder le violoniste. La mère le tira par la main et l’enfant se remit à marcher à contrecoeur, en gardant la tête tournée en arrière. Le même phénomène se répéta avec plusieurs autres enfants. Tous les parents sans exception les forcèrent à avancer.

Pendant les 45 minutes où le musicien jouait, seulement 6 personnes s’arrêtèrent pour l’écouter quelques instants. Une vingtaine d’entre eux lui donnèrent un pourboire tout en continuant à marcher normalement. La recette fut de 32 dollars. Quand il s’arrêta de jouer et que le silence se fit, personne n’y prêta attention. Personne n’applaudit ni ne manifesta un signe de reconnaissance.

Personne ne le savait mais le violoniste était Joshua Bell, l’un des plus grands musiciens au monde. Il avait interprété l’un des morceaux les plus difficiles jamais écrits, sur un violon d’une valeur de 3,5 millions de dollars. Deux jours plus tôt, il jouait à guichets fermés dans une salle de Boston où le prix moyen des places atteignait 100 dollars.

Ceci est une histoire vraie. On a fait jouer Joshua Bell incognito dans le métro dans le cadre d’une expérience conduite par le Washington Post sur la perception, le goût et les priorités des gens. Il s’agissait de savoir si nous sommes capables, dans un endroit ordinaire et à une heure inappropriée, de percevoir la beauté. Est-ce qu’on s’arrête pour l’apprécier? Reconnaissons-nous le talent dans un contexte inattendu?

L’une des conclusions possibles à cette expérience pourrait être celle-ci: si nous n’avons pas une minute à perdre pour écouter l’un des plus grands musiciens du monde, combien d’autres choses ratons-nous?

Je vous invite à lire l’article original ici sur le Washington Post, en anglais, qui raconte le déroulé de l’expérience et développe un argumentaire philosophique et sociologique assez intéressant, illustré de nombreuses vidéos. Par rapport à Fugues, cette expérience pose des questions importantes, auxquelles il est assez difficile de répondre, sur l’attention du public dans un tel espace (existe-t-elle encore ?), sur la pertinence d’une proposition qui semble radicale, amener une musique là où elle n’est pas censée être, à un public qui n’existe pas.

A l’époque cette expérience m’avait très intéressé mais j’étais resté frustré par son objectif uniquement scientifique. On a l’impression que le résultat est plus important que la performance en elle même. A travers le prisme neutre et normalisateur de la caméra de surveillance, la situation devient banale, distante et ne permet pas vraiment de comprendre ce qui se passe, d’écouter la musique, etc. Il me paraît en fait assez normal, aussi triste que cela puisse paraître, que seules quelques personnes s’arrêtent. Seulement ces quelques personnes là peuvent être bien plus intéressantes qu’une moyenne de statistiques. L’expérience donne vraiment envie d’aller plus loin dans la création de ces situations, en essayant d’aborder un point de vue subjectif pour montrer ces fragiles moments de rencontre. En prenant parti du fait que le moindre geste, le moindre regard, comme ceux des enfants décrits dans l’article, peut prendre une dimension considérable grâce à la musique.

Il n’y a qu’un pas pour que cette expérience devienne prétexte à une scène de film, et il est difficile de ne pas penser, par exemple, à la séquence saisissante du violoncelliste dans le métro des Amants du Pont Neuf. Juliette reconnait le son du violoncelle et cherche, en vain, de retrouver le musicien, son amour perdu, à travers les couloirs du métro. Une course poursuite s’engage, guidée et rythmée par le son de l’instrument, qu’elle ne parviendra pas à retrouver.

Leos Carax s’empare de cette idée simple, l’appropriation d’un espace public et anonyme, en la sublimant pour la mettre au service de son histoire. Mis en scène et fictionné, son propos est à l’exact opposé de l’expérience du Washington Post.

On pourrait dire que le but de Fugues est, modestement, d’essayer de partir de l’expérience de Joshua Bell pour aller vers un espace plus subjectif et fantasmé, qui rend grâce à la musique, au moment, au concert. Quelque part entre ces deux vidéos peut être.

Laisser un commentaire